
Début octobre, nous sommes allés à la rencontre de Yannick Allen-Vuillet, fondateur d’un des ateliers les plus récents (et ambitieux) du paysage Montréalais : l’Atelier Écluse. Ouvert depuis septembre 2022 seulement, on y lit pourtant une imbrication dans une plus longue et ardente tradition du livre à Montréal : les papiers qu’il utilise ont été fabriqués par la Papeterie Saint Armand ou l’Atelier Retailles, sa presse typographique Challenge vient de l’Atelier Universel, certains des outils de dorure proviennent (indirectement) de Pierre Ouvrard. Yannick lui-même ne commence pas tout juste non plus, il a une formation de papetier et a également fait des études en arts visuels à Concordia.
La particularité de la démarche de l’Atelier Écluse est d’assembler les outils principaux des différents métiers du livre sous un même toit afin de fonder un carrefour concret autour de toutes les approches impliquées dans la fabrication de l’objet-livre : impression, reliure, dorure, fabrication de papier, tissage de toile de reliure… la liste est longue. Selon Yannick, l’idée de tout regrouper est un peu démesurée, mais c’est bien l’intention. Cette démarche n’a pourtant rien de muséale. Il s’agit plutôt de faire exister un lieu de création permettant à des jeunes créateur.ice.s de toucher à une panoplie de techniques en un seul espace.
« Un fini un peu plus senti »
Le fait d’utiliser aujourd’hui des outils mécaniques, analogiques, anciens peut s’apparenter à un refus des nouvelles technologies, voire une pratique romantique empreinte de nostalgie pour une époque révolue. Dans le cas de l’Atelier Écluse, par contre, ce genre de fétichisme n’a pas sa place. « Je ne pense pas que ce soit passéiste de travailler avec ses mains. » Les techniques manuelles permettent à Yannick, et à bien d’autres créateur.ice.s, de créer librement, à petite échelle, pour le prix des outils (d’occasion) et un investissement (non négligeable) de temps. Le fait même d’opposer la numérisation aux pratiques analogiques contribue selon Yannick à la perpétuation d’un mythe de la désuétude : si l’on n’est pas à 100% dans les technologies de pointe, c’est qu’on doit être passéiste ou attiré par le désuet. À l’Atelier Écluse, il s’agit moins d’une attirance pour des objets anciens qu’une véritable passion pour le livre et de toutes les pratiques connexes. Dans ce cadre, ces antiquités sont des leviers vers des pratiques qui ne peuvent tout simplement pas exister sans ces outils.
Le métier à tisser, la presse à eau-forte, la presse à épreuve, les stoneframes, les couteaux à parer, les presses à endosser, le standing press, le nipping press, le plough, la guillotine, la cisaille, l’éventail de cordes, de fils, plioirs, poinçons, couteaux : tous ces objets ont la capacité de contribuer de façon particulière et unique à la fabrication d’un livre. Ils permettent « un fini un peu plus senti » mais qui n’est pas du tout opposé à un projet qui utiliserait la découpe laser ou l’impression 3-D — tout ça peut vivre sous la même ombrelle de la concrétisation de livres contemporains.