Du 10 septembre au 4 octobre 2026, le Centre de design de l’UQAM accueillait l’exposition internationale ECAL Atlas typographique, consacrée à la diversité des pratiques contemporaines en dessin de caractères. Parmi les polices présentées figurait Latitude, un système modulaire conçu par Judith Poirier dans l’optique de réduire le signe à ses unités de base. Composée de 85 pièces de bois permettant d’assembler les caractères de l’alphabet latin et ceux du syllabaire inuktitut, cette police hybride explore les rapprochements possibles entre ces deux écritures, grâce à la précieuse collaboration de Thomassie Mangiok.

Crédit photo Cindy Boyce
La diversité de la création typographique contemporaine
Initiée par l’École cantonale d’art de Lausanne, l’exposition itinérante ECAL Atlas typographique rassemblait plus de 300 polices de caractères conçues par des étudiant·es du Master Type Design et du Bachelor Design Graphique. Présentée auparavant à Turin, Leipzig, Paris et New York, elle proposait un panorama de la création typographique internationale, allant des expérimentations formelles aux familles de caractères destinées à différents usages, en passant par l’exploration de plusieurs systèmes d’écriture.
Pour sa première présentation canadienne, le Centre de design de l’UQAM a enrichi l’exposition d’un volet consacré à la création typographique québécoise, sous le commissariat de Louise Paradis, professeure à l’École de design de l’UQAM, en collaboration avec le Collectif 1440. Issu d’un recensement de 601 projets réalisés au Québec au cours des quinze dernières années, ce volet réunissait une sélection de 138 réalisations typographiques.
Une installation immersive à 360 degrés complétait le parcours en projetant sur les murs de la galerie des entretiens avec des designers d’ici et d’ailleurs, transcrits dans une trentaine de langues, dont le français, l’anglais, le mohawk, l’atikamekw et l’inuktitut.
« Concevoir une police pour la langue inuite exige humilité, respect et collaboration. Les échanges avec Thomassie Mangiok ont permis de valider plusieurs signes et les diacritiques utilisés au Nunavik. Les ateliers avec la communauté inuite ont ensuite permis de tester ce jeu modulaire, une hybridité culturelle entre alphabet latin et syllabaire inuktitut, célébrant la matérialité de la typographie. » Judith Poirier
Crédit vidéo Judith Poirier
Latitude : rapprocher deux systèmes d’écriture coexistant au Québec grâce à la modularité
Parmi les polices de caractères présentées dans le volet québécois de l’exposition, Latitude se distingue par sa modularité et sa matérialité. Les pièces ont été fabriquées en bois d’érable spécifiquement pour l’impression typographique, en s’inspirant des premières linéales du XIXe siècle, période qui correspond à l’apparition du syllabaire inuktitut. Initialement conçue par Judith Poirier, avec l’assistance de Léo Breton-Allaire et de Julien Hébert, dans le cadre du projet de recherche-création La chose imprimée, cette police s’inscrit aujourd’hui dans Hypercodex : édition et hybridité à l’ère post-numérique, et explore les rencontres entre différentes traditions typographiques et linguistiques.
L’ensemble des glyphes – incluant les chiffres, les diacritiques, les signes de ponctuation ainsi que divers symboles et ligatures – a été initialement dessiné en trois tailles (12, 20 et 28 picas), mais les caractères peuvent être allongés à volonté selon les intentions esthétiques et le format de la presse. L’étirement des signes inuktitut s’inscrit dans une démarche expérimentale qui s’écarte volontairement des règles de rotation du syllabaire traditionnel. L’objectif est d’explorer de nouvelles expressions graphiques à l’aide de ce système hybride lors d’ateliers de création menés avec des jeunes Inuit, célébrant ainsi la vitalité de cette écriture.
Pour les besoins de l’exposition, le nom d’Ivujivik (ᐃᕗᔨᕕᒃ), accompagné de ses coordonnées géographiques, a été composé et imprimé sur une presse typographique Vandercook par Cécile Tousignant, assistante à la recherche-création. Le choix de ce village, le plus septentrional du Québec, s’explique par le fait qu’il est le lieu de résidence du collaborateur du projet, Thomassie Mangiok, designer, pédagogue Inuk et promoteur de la langue de sa communauté. Une attention particulière a été portée à l’encrage manuel des caractères. L’objectif était d’obtenir une densité d’encre suffisante pour que l’impression s’harmonise, à distance, avec le noir des polices numériques exposées, tout en laissant apparaître le grain du bois et la mince ligne blanche séparant les pièces. Le résultat a ensuite été numérisé, ajusté et intégré au gabarit de l’exposition, puis réimprimé numériquement. Ce procédé permettait d’intégrer harmonieusement Latitude au reste de la sélection comme une police de caractères multiscript, tout en mettant en valeur les particularités propres à l’impression typographique.



Crédit photo Cécile Tousignant
La typographie comme espace de rencontre entre les langues
En réunissant des caractères issus de différents contextes culturels et linguistiques, ECAL Atlas typographique mettait en évidence le rôle du dessin de caractères dans la représentation et la transmission des langues. La participation de Latitude à cette exposition s’inscrit dans les objectifs du projet Hypercodex, qui vise à brosser un portrait actuel des pratiques hybrides en édition, particulièrement à travers la typographie, et à explorer les passages entre les supports imprimés et numériques.